PARCOURS

Ma relation avec les objets commence dans les années 80 avec le groupe Totem (1980-87). Trois garçons et une fille, de 19 à 28 ans qui se rencontrent lors d’une formation en ébénisterie, dispensée par un compagnon du Tour de France, dans la plus pure tradition du tenon-mortaise ou queue d’aronde. Deux ans après notre formation, on se regroupe sous un label au nom très symbolique de Totem. Nous installons notre atelier dans une ancienne boulangerie, sur les hauteurs de la Croix-Rousse à Lyon, d’où nous participons à une nouvelle mouvance culturelle, au sortir des années 70, basée sur l’affectif et l’émotionnel, et non plus sur le rationnel et le fonctionnel.

Totem s’expose en galeries d’art, avec les peintres de la Figuration libre (Combas, Di Rosa…), ou avec d’autres designers, dans les musées ou fondations, renouant avec l’idée de « mobilier objet d’art ». On invente, expérimente, installe, détourne, provoque… on met en place un vocabulaire éclectique qui s’inscrit dans une tendance esthétique très colorée, spontanée et drôle. On produit nous-mêmes. En tous cas les trois premières années. On ne cherche pas à séduire. Mais juste à explorer de nouvelles pistes. On veut surprendre, faire tomber les barrières, casser les codes. On veut être libre, sortir de l’ennui, de la routine, du gris, du beige et du « less is more » qui triomphait à la fin des années 70. L’humour est l’une de nos armes préférées. On est anti-fonctionnel. On mélange les formes, les matériaux, défie les volumes, travaille le motif. On conceptualise les fonctions. On donne une âme aux objets. On joue avec les effets d’optique… On a l’insolence de la jeunesse. Et on fait tout très vite.

Pendant ce temps, de l’autre côté des Alpes, à Milan, on s’aperçoit que d’autres créateurs produisent le même genre de choses. Ils se nomment Memphis, ou Studio Alchymia. Leurs chefs de file, respectivement, Ettore Sottsass et Alessandro Guerriero. Comme nous, ils fonctionnent en collectif. La fantastique énergie de groupe ! Autour d’eux, de grands noms, comme Alessandro Mendini, Andrea Branzi, mais aussi, moins connus à l’époque, Georges Sowden, Nathalie du Pasquier, Michele de Lucchi, Martine Bedin, Mickael Graves, Paola Navone… la liste est longue.

Memphis et Alchymia sont le prolongement de l’Avant-garde italienne des années 60-70, qui fait du « contre-design ». En gros, comment utiliser le design pour changer le monde. Bouleverser nos habitudes de consommateur, notre relation à l’objet. Ils sont tous ou presque architectes et designers industriels. S’emparer des objets et du mobilier, avec le soutien d’industriels milanais, comme Alessi ou Abet Print, va ouvrir des perspectives. De ces collaborations naissent des objets incroyables, de l’art de la table, à l’édition de mobilier et luminaires. Une vague de fraîcheur envahit alors le Salon du Meuble de Milan, auquel Totem participe en 1983, par l’intermédiaire du VIA.

Les points communs entre Totem, Memphis et Alchymia sont nombreux et le groupe entame très vite une relation avec les Transalpins. On prend rendez-vous avec Alchymia et on se retrouve un jour dans le sous-sol de leur studio à Milan, là où sont présentées de folles installations. Studio Alchymia se donne pour mission de transformer le commun et le vulgaire en or. Architecture, design, images et performances, tous les moyens sont bons pour faire passer les messages. On reçoit bientôt une invitation de Barbara Radice, la compagne et collaboratrice de Sottsass, pour intégrer « la Memphis ». Epris d’indépendance, on refuse ! Cependant, on décide d’être passeurs de ce nouveau mouvement et en 1984, on accueille à Lyon, dans notre atelier, une exposition d’objets de Nathalie du Pasquier et George Sowden : Objects for The Electronic Age. En 1985, on accroche les dessins d’Alessandro Mendini et la même année, sont présentées dans ce même atelier, des pièces de Javier Mariscal, plasticien espagnol.

L’aventure Totem se termine pour moi fin 1986. Je quitte le navire la première. La fille du groupe s’en va vers de nouvelles aventures. J’arrive à Paris et je fonde, avec deux amis, une marque de chaussures, Poi Coq. Le temps de quatre collections, fabriquées à Romans-sur-Isère. Là encore, c’est le volume et la combinaison des matériaux qui m’intéresse. Puis je dessine des tapis tufftés main pour une marque belge, Artap. En 1993, je m’engage dans l’infographie, nouvelle mise-en-forme de l’information dans la presse écrite. En anglais, l’infographie s’appelle « architecture de l’information ». Je ne suis pas partie si loin… Je me forme sur les logiciels qui me permettent de dessiner. Je continue à m’exprimer avec les couleurs et les formes.

Embarquée pendant plus de 20 ans dans ce milieu, travaillant au sein d’une agence de presse spécialisée, je clôture ce cycle de ma vie professionnelle par une expérience fructueuse et enrichissante de quatre années passées à la rédaction du quotidien Libération (2010-2014). Parallèlement, je produis de petites animations en 2D, une sorte de langage complémentaire. Une autre façon de jouer avec les formes et les couleurs. Avec un paramètre en plus, le son.

Puis je décide, en 2015, de jeter l’éponge, poussée par une envie irrésistible d’un retour aux sources : concevoir à nouveau du mobilier et des objets. Je retourne dans la couleur, le volume, le bois, avec une grande volupté et la maturité de trois décennies d’expériences en tout genre. Je renoue avec l’artisanat, les productions de pièces uniques ou de petites séries, fabriquées en Ile-de-France par un couple d’artisans talentueux.

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